Visite à l’Africa Museum : une rénovation qui questionne notre vision de la colonisation.

La colonisation du Congo est très peu abordée dans notre enseignement scolaire belge et la décolonisation l’est encore moins. Pourtant, ce sont des sujets riches et vastes dont nous devrions parler plus souvent pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et en particulier l’histoire de notre pays. Lors d’un week-end avec l’organisation Défi Belgique Afrique, qui œuvre pour des projets de coopération citoyenne entre la Belgique et certains pays africains, j’ai eu l’occasion de visiter l’Africa Museum à Tervuren, tout récemment rénové. Je voudrais donc partager cette expérience avec vous et faire naître votre curiosité pour cet endroit ouvert au public en ces temps de pandémie mondiale.   En tant que citoyenne éveillée, je me suis demandé si la rénovation était satisfaisante.

Un lieu au passé chargé d’histoire

Le palais de l’Afrique, à la base appelé Palais des Colonies au temps du règne de Léopold II, avec son parc de 207 hectares au sud de Bruxelles, a été utilisé pour l’Exposition universelle, en 1897. A cette occasion a été créé un “zoo humain” où 267 Congolais furent montrés comme des bêtes de foire. Ce pitoyable spectacle a été autorisé jusqu’en 1940 puis a progressivement pris fin. Au total, ce sont 30 000 humains qui furent exposés.

1897
1958

Le but poursuivi par les autorités n’était pas d’instruire la population belge sur une partie de l’histoire comme un musée classique le ferait aujourd’hui, mais bien de convaincre l’opinion publique des bienfaits de la colonisation au Congo ainsi que d’attirer des investisseurs potentiels dans la colonie. On pouvait y voir des animaux empaillés, des échantillons géologiques, des objets fabriqués en Afrique mais aussi des créations européennes pour montrer le savoir-faire de chez nous…  Les collections venant du Burundi, du Rwanda et du Congo témoignaient des nombreuses richesses de ces pays et voulaient ainsi démontrer leur potentiel économique.

Jusque dans les années 2000, le musée a véhiculé une vision colonisatrice du Congo de plus en plus en décalage avec celle que notre pays a désormais de cette époque. Une remise au goût du jour s’imposait. Il a donc été rénové de 2013 à  2018.

La rénovation est-elle convaincante ? 

Pour certains, même si c’est un pas vers une amélioration, des aspects restent à revoir.

Par exemple, il avait été demandé à Aimé Mpané de concevoir une œuvre d’art pour remplacer le buste de Léopold II trônant effrontément au milieu du grand hall d’entrée, sous une coupole de verre ; au lieu de se placer fièrement au milieu du puits de lumière de la salle, l’oeuvre est excentrée. L’artiste congolais a été très déçu que son œuvre, qui voulait inviter au dialogue et créer l’avenir entre les nations, soit positionnée ainsi.

Il est à noter aussi un manque de transparence. Par exemple, par endroits, une affichette excuse le fait que le musée possède des objets de tombes pillées en Afrique mais cette remarque n’est pas suffisamment mise en avant.De plus, le musée justifie son activité en lui donnant un aspect scientifique. Il promeut l’étude de l’histoire de l’Afrique tout en omettant de parler de la façon dont le musée a obtenu les oeuvres c’est-à-dire par spoliation.

Il y aussi toute la question de savoir si ces objets que nous avons pillés au Congo au XIXe siècle ne devraient pas être restitués à l’actuelle République Démocratique du Congo¹. En effet, seul 1 pourcent de la collection est montré au visiteur en Belgique et le reste est conservé dans des caves. Ne serait-il pas plus utile que certains objets appartenant en réalité au Congo lui soient rendus pour que sa population puisse accéder à une partie de son histoire? La Belgique se défend de cette critique en signalant que le Congo n’a jamais effectué clairement cette demande.

Par ailleurs, une salle nommée Hors jeu est sujet à polémique : elle expose des statues dégradantes d’Africains. Le but est de montrer ce que nous pouvions voir avant la rénovation, c’est-à-dire l’idée d’un Africain “sauvage” qu’il faut à tout prix civiliser, du temps de Léopold II. Certains sont pour la suppression totale de cette salle tandis que d’autres trouvent important de se souvenir que nous avons eu cette vision dégradante de l’Afrique. Nous le voyons : la question de cancel culture fait débat.

Enfin, le musée est un véritable labyrinthe, il est même tellement grand que nous ne voyons plus où il veut en venir. Le parcours présente à la fois des recherches scientifiques sur la culture africaine, d’anciennes statues véhiculant une vision colonisatrice, des explications sur les rituels africains, des minerais précieux, des animaux empaillés, des traces de la vie pendant la colonisation, des informations sur les artistes et penseurs d’origine africaine,… Bref, tout cela fait un peu désordre…

Finalement, ce musée montre bien qu’en Belgique des efforts sont encore à fournir et que nous n’avons pas encore assumé pleinement notre colonisation.  Pourtant, de grandes améliorations ont été réalisées par le musée. Ainsi, de nombreuses représentations de Léopold II ont été supprimées et toutes celles présentant la culture occidentale comme supérieure aux cultures africaines ont été retirées. Cependant, la suppression de tous les symboles ou objets portant sur le colonialisme est impossible et il est important de pouvoir se souvenir que la colonisation est une démarche capitaliste à l’origine de beaucoup de souffrances.

Je vous invite donc à aller directement à l’Africa Museum pour vous confronter au lieu et développer votre propre opinion. L’endroit vous permettra de vous imprégner d’une partie de l’histoire que nous avons tendance à oublier ainsi que de vous rendre compte que la volonté d’hégémonie culturelle de l’Europe sur l’Afrique n’a pas encore totalement disparu.

¹ Rappelons que le Congo a pris son indépendance en 1960 pour devenir le Zaïre puis la République démocratique de Congo

Anaïs Marsick

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